[Chronique]

Publié le par Métastases

Saez - J'accuse
par Domino

logo saezSaez a toujours été connu pour être un peu extrême dans sa façon d'être. S'évertuant à sortir des albums pas toujours très accessibles, comme s'il s'acharnait à détruire depuis le départ son seul vrai grand succès public « Jeune et con », Damien provoque toujours deux types de réactions : l'admiration de ses fans, le considérant comme une sorte de génie semblable à un poète maudit illuminé et extralucide, mais aussi l'indifférence des autres, ne voyant qu'en lui un jeune con pseudo révolutionnaire dont les revendications et la "poésie" ne vont pas chercher beaucoup plus loin que celle d'un ado dépressif de quinze ans. A l'heure qu'il est, Damien "accuse" en reprenant comme titre de son nouvel album la célèbre formule de Zola. Preuve de réelles choses à dire ou simple opportunisme ?

Si on résume la carrière de Saez, on constate qu'il ne fait rien comme tout le monde. Un premier album correct porté par le fameux single « Jeune et con » témoignant d'une non maturité certaine. Un deuxième album massif, double, God blesse étant tout sauf accessible et s'éloignant sur tous les points de son prédécesseur. Suit Debbie, sorte de recueil de poésies presque chamanique, très sombre. Puis le maître se fait un peu oublier et laisse quelques morceaux en anglais trainer sur son myspace, morceaux très réussis d'ailleurs et alors que tous attendent un album dans la veine de ce qui a été présenté, Saez prend tout le monde à contrepied et sort un triple (!) album d'une sobriété étonnante, principalement en guitare/voix, très dépouillé. Trop dépouillé pour certains, on y ressent fortement des influences de Brel et Barbara, sur des thèmes évoquant une douloureuse rupture amoureuse. Dix dates acoustiques s'enchaîneront et voilà que Damien repart dans la nature pour se plonger dans un album tout en anglais, ou l'on retrouve les morceaux présentés avant le triple album, tout ça sous un pseudo. Pas de concerts pour cet album, Damien préférant annoncer un album rock à sortir prochainement. La seule apparition du bonhomme sera celle très remarquée aux Victoires de la musique où il apparaît grossi, abîmé, arrivant sur scène comme à une répétition, et offrant un titre rageur et écrit spécialement pour l'occasion. Provocation toujours, la formule ne change pas.

Et voilà donc la suite des aventures de Saez. Après un titre bordélique offert sur la toile (« Police ») et qui n'est pas inclus à l'album, la nouvelle livraison sort non sans faire polémique. Les affiches promotionnelles sont censurées au grand désespoir de Damien trouvant, à juste titre, la chose scandaleuse. Voyez vous-mêmes la pochette du disque, identique aux affiches, dans la suite de l'article. Explicite mais pas gratuite, personne ne pourra le nier. Saez accuse donc, dénonce une société vérolée, pourrie de l'intérieur, et ce avec rage, provocation, sincérité.

« Les anarchitectures » ouvre le bal de manière inattendue. Entièrement a capella, Saez déclame pendant presque trois minutes un texte faisant le constat de notre société, comme un premier point sur la situation avant de venir détailler le sujet. Empreint d'une vérité bien dure à nier, le texte est poignant, montrant un Saez impliqué dès les premières secondes. Sans prévenir s'enchaîne « Pilule », faisant écho à l'intro en commençant presque a cappela également pour décoller vers un morceau quasiment punk, très nerveux et décrivant la journée type d'un citoyen lambda, vivant sans saveur tel un robot. Le texte frappe encore très juste, et l'urgence punk de l'instrumental colle parfaitement à la vision de la société sous pression qu'il dépeint. Une société proche de nous, terriblement palpable. On reste un peu sonné par l'enchaînement de ces deux premiers titres, frappant comme une bonne combinaison de boxe. « Cigarette » est tout en crescendo, rappelant fortement The Clash (à noter un clin d'œil dans le texte, pas difficile à trouver) pendant une bonne moitié du morceau avant de décoller de manière plus violente pour la deuxième partie, très bien amenée. Le texte se présente ici comme une comparaison désabusée de notre époque et d'une autre révolue, Saez achevant la chanson dans une sorte de cri du cœur final du plus bel effet. « Des p'tits sous » fait suite dans une progression similaire, bien que plus obsessionnelle et traduisant à la perfection la logique matérialiste actuelle. Encore une fois le morceau décolle dans sa deuxième partie offrant une explosion salvatrice. La très rageuse « Sonnez tocsin dans les campagnes » suit, semblant comme venir nous saisir de loin, l'ambiance venant nous suggérer des images de révolution, les riffs saccadés, la batterie martelée étant d'un effet... grisant. Difficile de résister à ce morceau d'une réelle puissance. Jusque là, vraiment, tout va bien.

Tout va bien jusqu'à ce que le morceau-titre montre le premier "faux pas" de l'album. Non, il ne s'agit pas d'une chute de studio que Noir Désir a confiée à Saez, mais bien d'un morceau de Saez où le parallèle avec les pré-cités est des plus... évidents. Bien trop sous influences musicalement, vocalement, le morceau nous fait décrocher d'un album qui commençait pourtant bien. On passera donc ce titre sans trop de commentaires. On rentre à nouveau dans l'album avec « Lula », chanson s'éloignant des revendications précédentes pour basculer vers une poésie dépeignant un amour perdu. Tout aussi prenant que les autres pistes, le morceau offre une belle transition vers le doublé « Regarder les filles pleurer » / « Regarder les filles pleurer thème », chef-d'œuvre de l'ensemble. Le premier morceau du doublé s'ouvre acoustique, doux. Soudainement voilà que la chanson nous emporte ailleurs, tout en nuances mais dans une ambiance plus rock et sombre. On sent l'explosion proche, une première retenue lors du premier refrain et le morceau repart, toujours sur le point de rupture, en tension constante. Et à la grande surprise, l'explosion ne vient jamais, le morceau se terminant presque a capella. Mais c'est sans compter sur le deuxième morceau du doublé, faisant le lien avec le premier par des chœurs fantomatiques avant de laisser une ambiance noire s'installer petit à petit avec le renfort d'un groupe semblant particulièrement soudé. Les guitares semblent hésitantes, puis s'entremêlent ensemble. La basse soutient l'ensemble comme garante de la puissance émotionnelle du morceau. Le morceau porte, intrigue, captive, comme rarement Saez a su le faire. Une très grande réussite faisant oublier le semi-plagiat de « J'accuse ».

Les revendications reviennent le temps d'une chanson. « Les cours des lycées » - titre assez explicite dont il sera inutile d'expliquer le contenu (encore une fois très juste) - est une bonne chanson, qui n'a pas à rougir devant l'incroyable enchaînement la précédent. « Les printemps », plus apaisé musicalement, ferme le chapitre des revendications d'une belle manière pour laisser la place à « Marguerite », jolie chanson apaisée elle aussi et nous contant l'histoire d'une rencontre particulière. « On a tous une Lula » reprend le personnage déjà dévoilé plus tôt pour un dernier coup d'éclat avant de terminer sur « Tricycle jaune », peut-être le deuxième faux pas de l'album, légèrement irritante par un côté enfantin un peu trop prononcé.

Saez accuse. Doit-on l'accuser à notre tour ? Mais de quoi, aucune raison ne le justifierait, l'album assez scabreux étant au final une réussite. Pourquoi scabreux ? Car il est évident que cet album n'est pas celui qui fera aimer Saez à ses détracteurs, l'oeuvre étant celle d'un écorché vif, évoluant constamment sur le fil du rasoir. Mais il n'est pas non plus celui qui fera changer d'avis le fan car Saez fait du Saez et il le fait bien, même très bien. Les textes sont bien construits pour peu que l'on soit sensible à son écriture. Les morceaux sont bien ficelés, savamment construits pour la plupart si l'on excepte les deux faux pas que sont le morceau-titre et « Tricycle jaune ». En dehors de ça, c'est du tout bon, de l'excellence même et il ne reste plus qu'à aller apprécier l'artiste dans un terrain où il excelle : le live.

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Saez, J'accuse, sorti le 29 mars 2010 chez Cinq 7
Site officiel

Publié dans Musique

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